Les « exclus » dans l’espace public
Ce que nous enseignent les mobilisations des « sans »
Introduction et conclusion du cours transversal, par Claudette Lafaye
Lorsque je réfléchissais au contenu et à l’intitulé du cours transversal que j’envisageais de proposer au comité de liaison de l’UFR-4, j’ai beaucoup hésité sur la formulation du titre de l’intervention. Je savais que je voulais restituer quelques analyses empiriques portant sur un certain nombre de mobilisations collectives de ces quinze ou vingt dernières années (mobilisations de chômeurs, de sans papier ou de mal logés), étudiées par différents chercheurs, avec l’idée que de ces mobilisations, il était peut-être possible de tirer des enseignements pour éclairer la situation actuelle.
La question qui se posait était cependant : quelle situation actuelle était susceptible d’être éclairée par ce type de mobilisations ? Le mouvement social des étudiants contre le CPE et la précarité ? Ou le non mouvement social constitué par les émeutes de novembre dernier, voire par les émeutes de fin de manifestation ?
Si j’ai choisi le titre de la thèse de Daniel Mouchard - Les exclus dans l’espace public - c’est parce que ce titre est d’emblée porteur d’une ambiguïté, puisqu’il peut tout aussi bien désigner les mobilisations dites des « sans » (sans papier, sans logements, sans travail) qui sont l’objet de mon propos comme celui, d’ailleurs, de la thèse de Daniel Mouchard, que les émeutes de novembre dernier, qui constituaient bien une manière pour des groupes sociaux caractérisés par différentes formes de désaffiliation et d’exclusion sociale (vis-à-vis de l’école, du travail, de la ville, etc.) d’intervenir dans l’espace public. Finalement, s’interroger sur les modes d’intervention des « exclus » dans l’espace public constitue une façon de reprendre, de manière peut-être plus construite, une question qui a émergé dans plusieurs forums, au cours de la semaine dernière, dans des discussions plus informelles également – celle de la relation ou de l’absence de relation, du clivage ou de la convergence entre le mouvement anti précarité et les émeutes de banlieues.
Disons-le d’emblée, je ne me risquerais pas de répondre de manière directe à cette question de l’articulation entre la mobilisation et le mouvement social de ces dernières semaines et les émeutes de novembre dernier. Je me limiterai à l’aborder de manière oblique et à nourrir le débat, à partir de l’examen de cas de mobilisation collective de (ou autour de) différents groupes sociaux exclus du travail, du logement ou de la communauté nationale, en examinant la manière et les circonstances à travers lesquelles ces groupes se sont mobilisés et sont intervenus dans l’espace public, la façon dont ils ont construit le problème qui était le leur à la fois comme une injustice et comme un problème public, les répertoires d’action collective qui ont été les leurs, etc…On montrera, ce faisant, que les mobilisations d’exclus loin d’être impossibles obéissent à certaines contraintes et on laissera au débat le soin de réfléchir à ce qui sépare les émeutes des banlieues des mobilisations des « sans », à ce qui sépare les émeutes de banlieues du mouvement contre le CPE et, éventuellement, aux conditions d’éventuelles ou possibles convergences.
La première des caractéristiques des nouveaux mouvements sociaux qui se sont développés au tournant des années 90, et particulièrement des mobilisations d’ « exclus » est qu’ils ne visent ni la conquête ni la destruction du pouvoir en place.
Ils n’ont pas comme objectif, à l’image des mouvements révolutionnaires antérieurs, de mettre en cause l’ensemble des institutions existantes, de renverser l’ordre social et politique.
Ils cherchent plutôt à faire accéder de nouvelles causes à une expression publique (Tassin, 2003). Ces mobilisations ont en commun d’être orientées vers la défense des droits fondamentaux de la personne ou la reconnaissance de nouveaux droits et elles s’attachent à soulever les dysfonctionnements institutionnels et la cohorte de victimes que ces dysfonctionnements génèrent : mal logés, sans papier, chômeurs, exclus en tous genres…
Conclusion : un radicalisme auto-limité
D. Mouchard indique que l’action collective des « sans » se caractérise par un « radicalisme auto-limité » qui traduit un double déplacement par rapport aux mouvements sociaux antérieurs.
- Le premier déplacement concerne l’horizon de la contestation : la révolution n’est plus l’horizon de ces mouvements sociaux. La visée révolutionnaire a laissé place à une visée d’autonomie. Cette dimension est une des caractéristiques des nouveaux mouvements sociaux, bien mise en évidence dès les années 70 par leurs premiers analystes (Touraine, Melucci et Offe). L’enjeu ne se limiterait plus à un objectif de redistribution de ressources matérielles mais viserait l’invention de nouvelles grammaires de forme de vie valorisant l’individu et son autonomie. La mobilisation anti CPE est également porteuse, me semble-t-il, de cette visée d’autonomie que le CPE vient directement menacer. Concernant les mobilisations contemporaines de chômeurs, le travail politique autour de la dépendance des sans emplois vis-à-vis de l’Etat fait émerger l’objectif d’autonomie dont témoigne la revendication d’un revenu garanti. Il en va de même pour la libre circulation portée par les mobilisations de sans papiers. Ces revendications dénotent un certain radicalisme en ce qu’elles visent une modification de l’ordre juridique et social, à travers le lancement de nouvelles problématiques dans l’espace public, à travers des pressions exercées sur les organes législatifs et exécutifs, mais ce radicalisme n’a pas pour objectif une prise de pouvoir ou un contrôle du système politique.
- Le second déplacement concerne les modes d’action : ce n’est plus la violence qui apparaît porteuse d’une possibilité émancipatrice mais l’usage offensif du droit, aux cotés des occupations et de la grève de la faim. Les mouvements des « sans » ont pour particularité d’exprimer des revendications en termes de droits opposables à l’Etat. Le rapport au droit de ces groupes et particulier dans le sens où leurs formes d’action se caractérisent par un rapport dialectique entre pratiques illégalistes et revendications de droits, caractéristique de la désobéissance civile (désobéir à une loi inique en raison de principes normatifs supérieurs).
On perçoit, ce faisant, tout ce qui sépare ces mobilisations d’ « exclus » des émeutes des banlieues dont les acteurs ne disposent, eux, que de la violence pour manifester leur existence dans l’espace public. Les mobilisations d’ « exclus » que j’ai évoquées, indépendamment de leurs succès ou de leurs échecs, se sont organisés initialement sur une base locale, se sont dotées d’un langage propre et de revendications en termes de droits, ont eu recours à des répertoires d’action qui, bien qu’illégalistes pour certains d’entre eux, se caractérisent par leur contention de la violence.
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